Laetitia Becker une jeune chercheuse au chevet des loups en Russie

Dans un village au coeur de la Russie, Laetitia Becker, fondatrice de Lupus Laetus, mène des recherches sur les loups. Au milieu de cet animal mythique plusieurs heures par jour, elle partage son expérience. Rencontre avec une jeune femme dont le hurlement est désormais connu des loups.

Eco-volontaire.com : Laetitia, vous préparez actuellement une thèse sur les loups russes et vivez au milieu d’eux. Parlez-nous de cette expérience, avez-vous des anecdotes particulières ?
Laetitia Becker : je ne vis pas vraiment au milieu des loups, je travaille au milieu d’eux. J’ai plein d’anecdotes, qui feront sûrement l’objet d’un livre un de ces jours… J’en rapporte une ici qui m’avait donné beaucoup de bonheur.
C’était l’été 2008, un de nos loups s’était échappé. Ca arrive, par manque de moyens, nos enclos ne sont pas toujours très solides. Celui qui s’était échappé était Sabado, qu’on appelait encore Chaussette car, il avait une patte blanche. Il était relativement proche de l’homme et nous savions qu’il n’hésiterait pas à s’approcher des villages. C’est l’été, le bétail est dehors… les bergers aussi. On nous avertit assez vite qu’un loup a été vu dans un village à 15km. Je m’y rends avec Vladimir Bologov, mais nous commençons à douter de nos chances de le retrouver. Il a été vu ce matin, l’herbe est aussi haute que lui, ça n’est pas comme l’hiver où on peut traquer facilement. Il peut être n’importe où et sa présence près des hommes peut le mettre en danger. Je propose à Vladimir Bologov d’hurler puisque les loups connaissent en général mon hurlement. Ca fait plusieurs mois qu’ils ne l’ont pas entendu et j’ai peur que Sabado ne me reconnaisse pas. Je monte sur une colline. Je prends ma respiration et pousse un hurlement, suivi de deux autres à cinq minutes d’intervalle. Je tends l’oreille à la recherche d’une réponse. Rien. Je reviens vers la route où Vladimir Bologov attend. Après quelques minutes, une silhouette arrive en courant au loin. Oui, c’est bien lui, je le reconnais ! Chaussette a l’air aussi content de nous revoir que nous de l’attraper !

Eco-volontaire.com : à partir de quand vous êtes-vous intéressées aux loups ?
Laetitia Becker : ma passion pour les loups a sans doute toujours été au fond de moi, même si je l’ai découverte avec le temps. Disons que ma vocation de travailler au milieu des animaux est née il y a tellement longtemps que je ne me souviens jamais d’avoir eu une autre idée en tête. Depuis toute petite, je suis passionnée par les animaux de tous poils : j’examinais mon chien à la loupe, je dévorais les documentaires animaliers. J’ai lu « Le vétérinaire volant » et je me voyais sauver les animaux sauvages à travers le monde. J’ai vu « Gorilles dans la brume » et je me voyais défendre les espèces en danger. Mes rêves concernant ma profession future oscillaient entre vétérinaire, zoologiste, chercheur et cinéaste, avec toujours ce même besoin : vivre au contact des animaux. J’ai toujours préféré les mammifères. Avec le temps, j’ai eu un plus grand intérêt pour les prédateurs, et puis après une vague période exotique (lion, tigre), j’ai eu un déclic loup, ours, lynx. Mais le loup a toujours été mon favori. Animal social, il est très intéressant au niveau comportemental. J’ai également un attrait physique pour l’animal! Et enfin, je pense que le fait d’avoir grandi avec des chiens a joué. Quand je regarde les yeux, le corps d’un loup, tout est dit. Je comprends tout de la même façon que je comprends mon chien, quand il a envie de jouer, quand il a peur…

Eco-volontaire.com : aujourd’hui, de part vos recherches, vous menez un travail de terrain en Russie. Qu’étudiez-vous exactement chez le loup ?
Laetitia Becker : en 1993 en Russie, Vladimir Bologov créé un programme de réhabilitation de louveteaux orphelins, pour remettre en liberté des loups provenant de chasseurs ou de zoos. Mon objectif est de reprendre ce programme, étape par étape, dans un cadre scientifique. D’où le sujet de ma thèse : Réintroduction de loups (Canis lupus) orphelins : méthodes d’élevage, modélisation d’habitat, dispersion et survie. Concrètement, nous recevons chaque printemps des louveteaux au comportement variable, qui sont élevés selon différentes méthodes puis relâchés à l’âge d’un an environ.
Mon travail devra répondre aux questions concernant :
– les méthodes d’élevage : importance du contexte social;
– les individus à succès : identification de traits comportementaux;
– l’évaluation des habitats du loup et prédiction de la dispersion;
– les loups relâchés et l’homme;
– prédation et habitudes alimentaires des loups relâchés;
– succès : colonisation de territoires et reproduction, à partir du suivi de 7 loups relâchés eau printemps 2010 et équipés de collier GPS/GSM.

Eco-volontaire.com : comment avez-vous connu le programme Lupus Laetus ?
Laetitia Becker : c’est mon père et moi qui avons monté l’association Lupus Laetus ! Depuis 2005, je travaillais bénévolement au centre de réhabilitation de louveteaux orphelins et je voyais les difficultés qu’avait Vladimir Bologov à trouver l’argent nécessaire  pour nourrir les loups. J’ai décidé de monter ma propre association, pour aider et développer le projet. L’association a été créée en 2008 pour venir en aide au loup russe et pour soutenir le programme de réhabilitation des louveteaux. Nous avons voulu jouer avec la dénomination latine du loup (Canis lupus) et l’adjectif latin dérivant de mon prénom (Laetitia) pour inviter le public à œuvrer pour des « loups joyeux ».


Eco-volontaire.com : quel est le rapport de la population russe avec les loups ?

Laetitia Becker : comme partout, le loup n’est pas très aimé. En Russie, il est considéré comme un animal nuisible : il n’est protégé par aucune loi et sa chasse est possible tout au long de l’année, par n’importe quel moyen (fusil, piège, poison…). De plus, il existe un système de récompense : une prime de 1500 roubles (environ 35€) est versée pour chaque loup tué, quel que soit son âge ou son sexe. C’est souvent à la campagne qu’il est le moins aimé. Dans les villes, l’opinion commence à changer en faveur d’une protection de la nature.


Eco-volontaire.com : la cohabitation du loup avec les bergers est-elle facile ?

Laetitia Becker : la cohabitation avec les bergers n’est pas facile, mais elle sans doute meilleure qu’en France. Cela s’explique par le fait que les Russes ont toujours vécu avec le loup et savent protéger leurs troupeaux. De plus, il n’existe aucune indemnité. Si un mouton est tué, c’est la faute au berger. Il va donc protéger son troupeau avec attention.


Eco-volontaire.com : Lupus Laetus mène un programme d’éco-volontariat. Que font les eco-volontaires ?
Vous aident-ils dans vos recherches ?
Laetitia Becker : le programme d’éco-volontariat est vaste. Selon la période de l’année, nous proposons : suivi de traces, conception de poster, campagne de sensibilisation, enregistrement de hurlements… Les volontaires ne m’aident pas directement dans mes recherches, mais participent au projet loup de la station biologique. Cela consiste, entre autres, à récolter des données sur les loups sauvages aux alentours, à développer le programme d’éducation et d’information…

Eco-volontaire.com : 2010 est l’année de la biodiversité. Quel est l’état de la population du loup ? Y-a-t-il urgence quant à sa protection ?
Laetitia Becker : si l’on parle du loup gris, Canis lupus, son état n’est pas menacé. En Russie, malgré l’acharnement de la population à le tuer, on ne peut pas dire que le loup ait été en danger. Les campagnes nationales d’extermination ont créé des hauts et des bas dans la population. Le loup s’en sort toujours car, il trouve refuge dans des territoires peu accessibles à l’homme, et ils sont nombreux en Russie ! De plus, avec la chasse, on voit apparaître des mécanismes d’adaptation. D’un point de vue scientifique, la situation actuelle n’est pas satisfaisante. Si le loup obtenait le statut de gibier, la mise en place de saisons de chasse ouverte (automne, hiver) et fermée (printemps, été) serait un bon compromis et pourrait contenter à la fois les chasseurs, les autorités et les loups. Les biologistes russes spécialistes du loup demandent depuis longtemps ce changement de statut. Mais le loup reste un sujet controversé… Ailleurs dans le monde, le loup gris n’a pas non plus besoin de protection. Le loup est un animal intelligent et opportuniste, il saura toujours se débrouiller pour survivre, se cacher ici, revenir là.
Si on s’intéresse à certaines sous espèces, voire à d’autres canidés, là, oui, certains sont en danger. D’où l’intérêt de mon travail, qui pourrait servir de ligne directrice dans la réintroduction d’espèces telles que le loup mexicain (Canis lupus baileyi), le loup rouge (Canis rufus) et le loup à crinière (Chrysocyon brachyurus) en Amérique, le loup d’Abyssinie (Canis simensis) et le lycaon (Lycaon pictus) en Afrique ou encore le dhole (Cuon alpinus) en Asie.

Propos recueillis par Laurence Dupont

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