La mangrove : Entre mer et terre, une forêt en danger

Barrière naturelle contre les tsunamis, réservoir immense en matière de biodiversité, « super-marché » naturel pour certaines populations, la mangrove est en danger. Aujourd’hui, de nombreuses associations mettent en œuvre des projets pour la protéger.

Sur l’île d’Utila, dans la mer des Caraïbes, à quelques encablures de la côte hondurienne, une équipe d’éco-volontaires s’apprête à traverser la mangrove. Leur mission : relâcher au milieu de ce royaume d’eau de racines et de lumière, un petit iguane endémique qui vit dans les palétuviers et se nourrit de crabes. Pendant ce temps, à la station des iguanes, d’autres bénévoles assurent les visites guidées, pour mieux sensibiliser la population sur l’importance de la préservation de la mangrove dans l’île. Jadis, Utila n’avait besoin ni de station d’épuration ni d’égout. La mangrove se chargeait d’évacuer les déchets générés par les habitants. Aujourd’hui, bien sûr, la donne a changé avec l’explosion du tourisme.
Quelques milliers de kilomètres plus loin, sur l’île de Mayotte, l’école primaire de Mzouasia propose à l’Assemblée nationale une loi pour la création d’un parc national marin incluant la mangrove. Ici, la forêt de palétuviers s’étale en bordure de lagon sur près de 1 000 km2.
Ces deux actions ne sont pas isolées dans le monde. Il existe bel et bien, depuis quelques années, une prise de conscience sur l’importance de la protection de cet écosystème qui se développe essentiellement dans les zones intertropicales. De grandes organisations multiplient désormais leurs efforts afin de préserver ou replanter les forêts de mangrove, qui en 1980 couvraient 19 800 000 hectares, selon les chiffres de la FAO.
C’est le cas de l’ONG Mangrove action project (MAP) qui est présente dans neuf pays, en Asie en Afrique et en Amérique Latine. La Map soutient des programmes de reforestation et d’éducation. Les enfants des écoles situées dans des zones de mangrove sont invités chaque année à participer à un concours le « Mangrove Art Calendar » dont l’objectif est de faire entendre la voix des enfants qui vivent dans ce milieu.
En matière de restauration et reforestation, l’ONG met en place des programmes en partenariat avec les pêcheurs pour favoriser un développement durable. De nombreuses actions sont actuellement menées, notamment en Équateur, au Brésil, au Guatemala, en Thaïlande, au Sri-Lanka et en Malaisie.

Plétuviers Utila (Honduras)
La mangrove forme une nurserie à l'abris des prédateurs. (Photo L.D.)

Haro sur les élevages de crevettes

Cette mobilisation pour la sauvegarde de cet écosystème n’a rien du hasard. Elle est la réponse à la disparition de forêts de palétuviers qui s’est accélérée à partir des années quatre-vingt pour des raisons essentiellement économiques. Les forêts de mangrove ont perdu 1 708 000 hectares entre 1990 et 2000 où elles représentaient 14 653 000 hectares, toujours selon les sources de la FAO.
L’origine de cette destruction varie d’un pays à l’autre. Mais, comme le précise Jim Enright coordinateur de MAP Asie, « la principale cause de destruction est à attribuer à l’aquaculture et aux élevages de crevettes, surtout en Asie du Sud Est ». Cette industrie, opérée par des multinationales occidentales, serait à l’origine de la disparition de 65 000 hectares de mangrove en Thaïlande, premier pays importateur de crevettes, et 665 000 hectares en Indonésie. Les bassins d’élevage sont souvent construits dans la mangrove car grâce au balancement des marées, l’eau se renouvelle facilement.
Cette industrie pèserait aujourd’hui 9 milliards de dollars et génèrerait des emplois : environ 1 million de personnes au Sri Lanka et 700 000 en Inde. Un apport financier qui a un coût environnemental, mais également social. Lorsque les bassins d’élevage de crevettes sont mal construits, des infiltrations se produisent jusque dans la nappe phréatique, provoquant une salinisation élevée et rendant l’eau impropre à la consommation, comme ce fut le cas en Inde.
Avec le développement du tourisme, le littoral est également victime d’une urbanisation parfois massive, bien souvent au détriment de la mangrove dans les zones intertropicales. L’activité humaine empiète de plus en plus sur la mer pour la construction de villas, de complexes hôtelier s ou bien de marinas. La mangrove est alors asséchée, comblée par des terrassements et les palétuviers sont remplacés par des allées de cocotiers, offrant ainsi une image du site plus conforme aux désirs des touristes.

Cet iguane vit uniquement dans la mangrove à Utila
Cet iguane vit uniquement dans la mangrove à Utila

L’influence de la monté des eaux

Autre phénomène qui menace, dans une moindre mesure ces forêts : le réchauffement climatique et la monté des océans que cela entraîne. Véritable lien entre la terre et la mer, la mangrove est l’un des premiers écosystèmes à subir ce changement climatique.
Selon une étude rendue publique par le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), les mangroves de l’océan Pacifique seraient à ce jour menacées. L’étude, qui a porté sur seize États et territoires insulaires du Pacifique, conclut que 13 % de cette forêt est en danger. Parmi les zones les plus touchées que sont les Samoa américaines, les îles Fiji, Tuvalu et les États Fédérés de Micronésie, 50 % de la mangrove pourraient disparaître.
Achim Steiner, le directeur exécutif du programme a déclaré « qu’il existe de nombreux arguments irréfutables qui soutiennent la lutte contre le changement climatique. Les menaces auxquelles sont confrontées les mangroves du Pacifique, et donc toutes les terres basses des tropiques, nous donnent une raison de plus d’agir. » Le PNUE a donc proposé différentes stratégies en matière d’aménagement du territoire afin de pallier au mieux à la monté des eaux. Par exemple, il est envisageable d’éloigner les infrastructures de la côte pour permettre aux mangroves de se répandre plus à l’intérieur des terres.
A ce titre, selon Jean-Michel Amouroux, chargé de recherches au CNRS à Banyuls-sur-Mer, dans bien des régions du monde « la mangrove suivra en quelque-sorte l’élévation du niveau de la mer en colonisant des espaces actuellement plus à l’intérieur des terres. Ainsi la monté des eaux ne ferait que déplacer la mangrove ».

Lagune au milieu d'une forêt de mangrove

Une protection contre les tsunami

Dans le cas cependant où elle disparaîtrait, c’est bien sûr tout un écosystème qui serait mis à mal. Un écosystème dont le rôle est primordial tant d’un point de vue économique qu’environnemental. Or, bien des populations ont déjà fait les frais de la destruction des forêts de mangroves, notamment en Asie.`
Il est aujourd’hui admis par la plupart des scientifiques, que les victimes du tsunami du 26 décembre 2004 auraient été moins nombreuses si les mangroves avaient été en état.
« Une forêt de mangrove constitue une véritable barrière protectrice pour la population en cas de tsunami. La vague est micro-diffusée par les racines aériennes des palétuviers. Elle perd ainsi très rapidement de son énergie » explique Jean-Michel Amouroux.
En 1960, un tsunami a frappé la côte du Bengladesh, à un endroit où la mangrove était intacte. Personne n’est mort.
Le 26 décembre 2004, sur l’île de Nias, la population a mieux survécu car elle se trouvait derrière la mangrove et pourtant, Nias était à proximité de l’épicentre.
Outre ce rôle de brise lame naturel, la mangrove est également qualifiée de « super-marché du pauvre ». Un hectare de palétuviers aux Philippines génère chaque année environ quatre cents kilos de poissons, crevettes, crabes et mollusques. C’est dire si cette ressource est indispensable aux populations vivant à proximité de ces forêts.

Exemple de destruction de la mangrove pour la construction d'une marina sur l'île d'Utila. Photo L.D.
Sur l'île d'Utila, des hectares de mangrove sont détruits pour la construction d'une marina. Photo L.D.

La mangrove abrite une faune riche et diversifiée et fournit le bois pour la construction et le chauffage. Certaines populations, notamment aux Philippines, prêtent des vertus médicinales aux palétuviers.
Ces derniers peuvent faire l’objet d’une exploitation à grande échelle comme ce fut le cas au Nigeria où ils étaient utilisés pour les houillères. Bien que la demande de charbon ait ensuite baissé, le bois est encore exploité à des fins diverses notamment pour la construction de charpentes.
Au Kenya et en République de Tanzanie, de petits poteaux sont fabriqués à partir des palétuviers. Ils sont réputés pour leur solidité et très recherchés dans les pays arabes où ils sont exportés en grand nombre. En 1982, le Kenya avait exporté près de quatre millions de poteaux.
Dans ce cas précis, la forêt n’a, selon la FAO, pas autant souffert qu’on aurait pu s’y attendre car les coupes étaient sélectives et la mangrove pouvait se régénérer rapidement.
D’autres forêts de ce type bénéficient d’une gestion durable, parfois depuis une centaine d’années. Les Sundarbans, en Inde et au Bengladesh, sont aménagées suivant un système d’écrémage depuis 1892-1893, date à laquelle le premier plan d’aménagement forestier a été mis en œuvre. Le système s’est avéré excellent pour l’aménagement durable de cet écosystème. Dans les Sundarbans, des coupes annuelles distinctes sont établies pour l’extraction de bois d’œuvre, de bois de feu et de bois à pâte.
Aujourd’hui, cette mangrove est l’une des plus grandes d’un seul tenant. Elle est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1987 et est connue pour la richesse de sa faune, qui comprend 260 espèces d’oiseaux, le tigre du Bengale et d’autres espèces menacées comme le crocodile marin et le python indien.

Le défi du développement durable

Un milieu riche en biodiversité. (Photo L.D.)
Un milieu riche en biodiversité. (Photo L.D.)

La plupart des gouvernements ont aujourd’hui conscience de l’importance du développement d’une gestion durable des forêts de mangrove. Leur rôle dans le maintien de l’équilibre social et environnemental dans les zones intertropicales est désormais admis. De même que les effets néfastes engendrés par l’élevage de crevettes lorsque les bassins sont construits dans la forêt.
Les autorités émettent donc le souhait de gérer autrement leurs ressources naturelles.
Au lendemain du tsunami, la Malaisie, l’Indonésie et la Thaïlande avaient annoncé leur volonté de mettre en place des politiques de reboisement de la mangrove. Politiques souvent encadrées par des ONG telles que la MAP, qui incluent l’activité des pêcheurs.
Au vue de l’activité économique tirée des mangroves, qui s’élèverait à en moyenne 900 000 dollars le kilomètre carré, un retour à une exploitation traditionnelle paraît certes impossible. De plus, comme le précise Jean-Michel Amouroux « il y aurait un problème de surpopulation. » En revanche, « il est tout à fait possible maintenir les fermes de crevettes en construisant des bassins à l’arrière de la mangrove. Il suffit pour cela d’établir un système d’évacuation et d’alimentation en eau. »
D’autres alternatives existent, notamment avec le développement du tourisme vert et des missions d’écovolontariat.
A ce jour, dans les Sundarbans, le Programme des Nations Unies pour le développement travaille avec l’Inde et le Bangladesh sur un partenariat visant à protéger la diversité biologique de ces marécages. Ce projet devrait permettre aux gens extrêmement pauvres qui vivent à proximité de ces sites, de développer d’autres sources de revenu tel que le tourisme. Ainsi la population locale serait moins dépendante de l’exploitation de la forêt.

Laurence Dupont