Argentine : El fin del mundo

Argentine : la traversée du mythe patagon (8) « – Nous avons fait la découverte d’El fin del mundo… Ça prend un « e » découverte ?
– Oui, répond la maman.
– Nous avons vu des lions de mer… et qu’est-ce qu’on a vu encore ?
– Des pingouins
– Ah oui des pingouins ! »
Je ne sais pas à qui il écrit, mais il n’a pas l’air très passionné par ce qu’il fait le petit bonhomme. Et il continue :
« – Ils sont complètement tordus à Ushuaia !
« – Mais pourquoi tu dis ça ? Rétorque la maman
Parce qu’ils disent que c’est la fin du monde ! La fin du monde c’est en Antarctique c’est pas ici ! »
Ha, en voilà un au moins qui ne marche pas dans la combine ! Au cas où vous ne le sauriez pas, vous êtes au bout du monde, on vous le rappelle à tous les coins de rue. Bel exemple de communication, les plaquettes données à l’office du tourisme met en boîte votre imaginaire à coup de slogan et de photos couleurs. Du bon boulot, c’est sûr. Le problème c’est que ça tue un peu le rêve tout ça… Voilà quelques décennies Ushuaïa n’était qu’un petit village aux façades colorées, plus loin encore dans le temps, seule une baraque installée par un salésien venu évangéliser les Indiens signalait ce qui allait devenir la ville du bout du monde.
Aujourd’hui, Ushuaïa a sa banlieue avec ses bâtiments gris, ses hôtels haut de gamme avec des shuttle assurant le transfert vers l’aéroport. Le grand fantasme du cap Horn et de l’Antarctique ont suffi à eux seuls à faire un pied de nez à la crise qui a ravagé l’Argentine à la suite d’un énorme crack boursier.  A Ushuaïa, y’a du boulot pour les jeunes Argentins ! Vue sous cet angle, la ville devient finalement beaucoup plus sympathique.
Petite soirée resto avec Anita. Elle, fête son départ pour la grande aventure glacée, moi mon anniversaire.
Anita, elle est tout excitée. Elle est allée chercher ses habits contre le grand froid qu’elle a loués, chaussettes imperméables et tout le tintouin… On n’arrête pas le progrès.
Le continent blanco avec tous ses mystères nous embarque dans de fous récits d’aventures. L’océan déchaîné, les ice-bergs, les immenses étendues blanches peuplées de pingouins empereurs ponctuent notre copieux repas de poisson. Le mythe à porté de main, à quelques jours de navigation. Il est là, si proche, nous le touchons du doigt. Dehors un énorme pingouin en peluche nous fait des manières ! Coucou par-ci coucou par-là, il se tourne d’un côté, de l’autre, secoue la tête. Nous supposons qu’un charmant Argentin un peu dragueur se cache sous le déguisement. C’est ça Ushuaïa, un savant mélange d’épopée et de marketing avec des boudumondistes inspirés. Finalement c’est charmant.
En sortant du resto, on passe devant une agence de voyage et je tombe sur une super promo pour une croisière de quinze jours en Antarctique  sur le même navire d’Anita. Elle téléphone à son bureau (elle est agent de voyage) et apprend effectivement qu’il y a eu des désistements de dernière minute. Franchement c’est tentant. Je choisis finalement d’être raisonnable. De plus, je suis attendue à Tahiti pour Noël. Le continent blanco restera pour moi à l’état de rêve…
Le canal de Beagle
Pour l’instant, mon regard se tourne vers le canal de Beagle offrant une réalité à couper le souffle, avec ses cormorans, ses albatros par milliers et ses lions de mer. Je cherche un moyen plutôt simple et familial pour m’y rendre, rechignant à monter sur des ferries traversant le canal à toute allure moteur ronflant, pour explorer en un minimum de temps un maximum de sites.
J’erre un moment autour des petites baraques du centre ville et me méfie grandement du tour opérateur proposant une visite alternative.
Je finis par trouver mon bonheur, une balade sur un voilier qui a des allures de vieux rafiot. Elle est bon marché, car en voilier on ne va pas vite, l’équipage, formé de deux jeunes Argentins, n’est pas en mesure de nous faire voir toutes les merveilles du canal. L’embarcation est effectivement vieille, mais il est évident qu’elle a déjà bien navigué. Certains détails ne trompent pas, comme la « porte » qui permet d’accéder à l’intérieur et le gréement parfaitement entretenu…  Nous sommes six à l’appel, je retrouve Laura une Espagnole rencontrée à Torres del Paine.
Reprendre la mer toutes voiles dehors, ne serait-ce qu’une petite journée est un vrai bonheur. Ce canal, jonction entre les océans Pacifique et Atlantique, souvent malmené par les Cinquantièmes hurlants, fleure bon le cap Horn et ses infortunes maritimes. La bise du large est un long chant chargé d’histoire et d’aventure, dont seule la faune ailée doit avoir le secret. Les milliers de volatiles offrent un spectacle grandiose, du cormoran à l’oie sauvage en pleine nidation. Les deux navigateurs sont incollables et peuvent nous faire un exposé sur chaque plante.  L’hiver, ils étudient la géologie, la géographie, la botanique et l’histoire… Là, on a vraiment l’impression d’être au bout du monde. De fouler une terre d’aventuriers.
Le témoignage d’Odette Nagy
Depuis mon arrivée en Patagonie, le témoignage d’Odette Nagy, qui a vécu douze années dans une estancia, m’accompagne. Elle y montre la Patagonie des pionniers, de la solitude et des grands espaces parcourus à dos de cheval. Elle y rend un hommage particulièrement émouvant à ces hommes qui se sont lancés dans le commerce de la laine au siècle dernier. L’une de ces fameuses estancias se trouve à 85 kilomètres d’Ushuaïa. Harberton, c’est le nom de la ferme, se dévoile sous un soleil radieux. Nous sommes à quelques jours de l’été, et la famille, la même depuis la création de l’estancia en 1888 par le missionnaire Thomas Bridges, accueille les visiteurs.
Aujourd’hui, Harberton vit du tourisme. Sa grandeur appartient désormais au passé ; la dernière activité a cessé il y a cinq ans. Les  machines pour la tonte sont exposées et les dernière peaux de moutons  remplissent encore le hangar. Dans une baraque en taule, trône une ancienne embarcation pour chasser la baleine, gardée par deux vautours empaillés. « Il y a vingt ans, le mâle a été retrouvé mort sur la propriété. La femelle s’est laissée mourir de tristesse à ses côtés » explique un jeune stagiaire de Buenos Aires. Ce comportement n’est pas une exception chez les vautours qui forment des couples dont la fidélité est une évidence. Ceux de Cres étaient semblables.
harberton haciendas argentine Je visite le soir le musée consacré aux indiens Yamanas, de ces nomades qui ont peuplé la Terre de Feu pendant près de 7 000 ans. Il n’en reste quasiment plus, comme la majorité des tribus qui habitaient jadis l’Amérique du Sud. D’après les documents exposés au musée, les derniers descendants des Yamanas vivent à Puerto Williams, la véritable citée la plus australe du monde avant l’Antarctique.
Nous entrons là dans la sombre histoire de la Patagonie et de toute l’Amérique du Sud, de celle des peuples qui n’ont pas survécu à l’arrivée des Européens.
« El fin del mundo »
Ici s’arrête mon aventure chilienne. Il n’y a certes aujourd’hui plus de terre à découvrir et les communiquants en tout genre auraient vite fait de mettre vos rêves en boîte. Mais la liberté de traverser ses propres contrées en pactisant avec une terre mythique ne pourra jamais être réduite à un vulgaire slogan publicitaire.
Quoi qu’il en soit, Ushuaïa, « El fin del mundo », là où de gros pingouins en peluche vous font coucou, ne laisse pas indifférent le voyageur.
Morceaux choisis sur les murs de l’auberge où je loge :

– « Enfin, on est arrivé à la fin du monde. Il n’y a rien de mieux que d’avoir la tête à l’envers pour remettre ses idées à l’endroit », Canada ;

– « Ça y est, c’est la fin à Ushuaïa, on appelle ce lieu pompeusement la fin du monde. Mais c’est plutôt le début. S’il y a un lieu où l’on peut naître une seconde fois c’est bien ici », France ;

– « Ushuaïa, là où la nature reprend ses droits » Martinique ;

– « A Ushuaïa « Fin del mundo » on peut toucher le ciel avec la main. » Espagne ;

– « Certaines personnes marchent pour trouver la fin, moi j’ai pris le bus » Canada.
Ces paroles de voyageurs sont sous le regard bienveillant de Salvador Dali dont le poster trône dans la salle à manger. Le célèbre peintre s’était quant à lui plutôt intéressé au centre du monde… qu’il avait trouvé : « Le centre du monde, c’est la gare de Perpignan » avait-il déclaré dans la cité catalane !
Il est temps de remonter. J’ai un avion pour Papeete dans deux jours. Je dis au revoir à Françine avec qui j’ai marché à Torres del Paine et que j’ai re-rencontrée à plusieurs reprises durant mon périple en Patagonie, et ne manque de pas faire tamponner mon passeport à l’office de tourisme. TAC… TAC… TAC « Fin del mundo »

Laurence Dupont

>> Lire la suite du tour du monde d’une écovolontaire

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